Une fois encore le « modèle allemand » est brandi comme référence majeure par le ministre de l’Économie, Emmanuel Macron, ou le leader du Medef, Pierre Gattaz. La France aurait une série de réformes de retard. Et la preuve par l’Allemagne serait imparable : les bouleversements structurels impulsés il y a plus de dix ans par le chancelier Schröder lui permettraient d’afficher une croissance bien plus forte et un taux de chômage réduit à 5 % de la population active.
Si l’on veut simplement se donner la peine de regarder la réalité de plus près, la démonstration se révèle pour ce qu’elle est : une manipulation. D’abord pour des raisons strictement arithmétiques. Si le nombre de chômeurs enregistrés par les offices pour l’emploi a effectivement reculé outre-Rhin, le phénomène est d’abord imputable à l’aiguisement de la crise démographique qui frappe le pays depuis plus de deux décennies. Il y a tout simplement beaucoup moins de jeunes à entrer sur le marché du travail. Quant à la croissance, qui est le facteur déterminant en matière de création d’emplois, elle est bien trop molle pour avoir joué un rôle significatif. Elle s’établit à 0,8 % en moyenne sur les sept dernières années (contre 0,5 % pour la France). Sur le fond, l’intox de l’opération de l’exécutif français et du Medef est plus flagrante encore. Car les réformes antisociales ne dopent pas l’économie germanique, elles la plombent. Les quatre lois Hartz, dont la première fut dévouée à réduire « les protections contre le licenciement » et les autres à une dérégulation sauvage du marché du travail (diminution des droits et de la durée d’indemnisation des chômeurs), ont bouleversé la société allemande en y faisant surgir un très large volant de précaires. Aujourd’hui, selon une étude de la fondation Hans-Böckler, proche des syndicats, près de 40 % des salariés allemands sont tributaires d’un emploi atypique (petits boulots à 400 euros, temps partiels, intérim, jobs uberisés, etc.). Résultat : des fractures terribles apparaissent au sein d’une société qui est devenue l’une des plus inégalitaires d’Europe.