
Régulièrement décriés, les cumuls de mandat chez les grands patrons demeurent une pratique courante. Selon les calculs de L’Expansion.com, ils perçoivent en moyenne 2750 euros de l’heure passée dans ces conseils d’administration. Où leur présence n’est même pas obligatoire… sur la photo:Frédéric Oudéa,Etienne Pflimlin, Baudoin Prot, Philippe Dupont, Bernard Comolet, et Georges Pauget
Qu’est-ce qu’un jeton de présence ?
C’est un mode de rémunération accordé aux membres des conseils d’administration des sociétés anonymes. En principe cette rémunération est partagée entre administrateurs en fonction de leur assiduité à ces comités. Mais la pratique a prouvé que ces jetons de présence portent finalement assez mal leur nom : au fur et à mesure du temps, ils sont devenus une rémunération fixe accordée… même aux absents. Illustration. Le document de référence de la société Saint-Gobain de 2007 souligne que « les administrateurs se sont vu allouer, à titre de partie fixe, la somme annuelle de 25 600 euros et, à titre de partie variable, 3520 euros par présence effective aux séances « . En somme, même s’il ne participe pas au conseil, l’administrateur perçoit chaque année au minimum plus de 25 000 euros.
Combien gagnent les grands patrons grâce à ces jetons de présence ?
C’est variable. Cela dépend des entreprises – de 30 000 à 90 000 euros par an pour les mieux lotis-mais aussi du nombre de mandats cumulés par ces patrons. Ils ont en effet, selon la loi, le droit de cumuler 5 mandats dans ces conseils. Mais en moyenne, par mandat, ils perçoivent aux alentour de 55.000 euros par an selon une étude du cabinet Russel Reynolds. Autant dire une goutte d’eau pour ceux dont la rémunération évolue plus près du ou des millions d’euros. Pour autant, l’heure vaut son pesant d’or dans ces conseils. Du moins, si on les compare à ce qui est comparable : les rémunérations des grands patrons. Ainsi, si l’on part du principe qu’un patron du CAC 40 travaille environ 100 heures par semaines (c’est déjà beaucoup!) et qu’il perçoit 3,6 millions d’euros par an, cela équivaut à un salaire de 692 euros de l’heure. Comparé à cela, les salaires dans ces conseils sont faramineux. Chaque année, le temps passé dans les conseils d’administration se situe (à la louche) aux alentours de 20 heures, selon différentes estimations. Soit une moyenne d’environ 2 750 euros de l’heure…
Qu’en pensent les grands patrons ?
C’est justement le problème. Car les grands patrons sont confrontés à un curieux dilemme. Accusés de multiplier des responsabilités qu’ils ne peuvent honorer, ils tentent de rassurer leurs détracteurs et affirment consacrer l’intégralité de leur temps à leur entreprise. La polémique autour de la double casquette d’Henri Proglio, le nouveau PDG d’EDF, n’a certainement pas arrangé les choses. C’est d’ailleurs pourquoi certains grands patrons ont osé la justification dans les colonnes du Parisien de ce jeudi. Et le résultat est plutôt étrange. Exemple. Gilles Pélisson directeur d’Accor devrait percevoir 53 500 euros en 2009 au titre de ses deux mandats chez Bic et TF1. Au quotidien il explique que « les réunions du Conseil d’administration de TF1 demandent peu de préparation et durent deux heures en moyenne ». Ses salariés peuvent donc se rassurer, leur PDG ne perd pas inutilement son temps mais est tout de même rémunéré 2700 euros de l’heure. De son côté, l’explication de Didier Lombard est encore plus énigmatique. « Je me consacre à 100% à mon entreprise ». Ses autres activités étant réservées aux « week-ends et jour fériés », explique-t-il au Parisien. Tout compris pourtant, ses 4 mandats lui ont rapporté près de 170 000 euros en 2008. Les grands patrons ne rougissent pourtant pas de cette situation. Lors d’une audition auprès de la Commission des finances de l’Assemblée nationale Michel Pébereau, le président du conseil d’administration de BNP, expliquait en mai dernier que ce cumul était nécessaire au bon fonctionnement des grandes entreprises françaises. C’est parce qu’ils sont rares à avoir ces compétences très techniques, qui peuvent aller de l’augmentation de capital à la fusion acquisition, que les grands patrons ont intérêt à se conseiller les uns les autres, expliquait-il alors. Un avis partagé par son directeur général. « Je suis au conseil de deux grandes entreprises françaises. J’ai beaucoup à apprendre d’eux et mon expérience peut leur être utile », explique Baudoin Prot au Parisien.
Ce système est-il acceptable ?
Si il l’était, il l’est de moins en moins. Et ce pour plusieurs raisons. Aujourd’hui la consanguinité a atteint des sommets. Et particulièrement en France, très différente sur ce point des autres pays européens. Ainsi, au sein du CAC 40, 98 administrateurs, soit 22% du total, détiennent 43% des droits de vote. Et selon Daniel Lebègue, président de l’Institut français des administrateurs, « cent personnes concentrent dans leurs mains, plus de 40% du total des mandats des conseils d’administrations des principales entreprises françaises ». Or plus qu’un problème déontologique fort, le cumul des mandats s’avérerait de plus en plus nuisible à la bonne gouvernance des entreprises. Selon certains observateurs, les investisseurs, et notamment les fonds d’investissement internationaux, commenceraient même à se plaindre des risques liés à la disponibilité des administrateurs.
Le législateur semble avoir pris conscience de l’urgence de la situation. Une proposition de loi a en effet été adoptée la semaine dernière obligeant les entreprises cotées à offrir 40% des sièges des conseils d’administration à des femmes, afin de rompre avec les pratiques en cours. Par ailleurs, dans un récent rapport d’information sur les rémunérations des dirigeants, le député UMP Philippe Houillon suggère « l’interdiction, au besoin dans la loi, du versement par des sociétés cotées de jetons de présence à leurs propres responsables exécutifs, et la subordination du versement de ces jetons à la participation effective des administrateurs aux travaux de l’organe social auquel ils appartiennent ».
Quant à l’importance des sommes versées, tout ça ne serait finalement, selon le député, qu’une question d’acceptabilité. « Dans le principe je ne vois pas d’inconvénient à ce que les personnes qui ont des grosses responsabilités soient payées en conséquence. Néanmoins, de deux choses l’une, soit les dirigeants ne vont pas à ces conseils, et dans ce cas il est inadmissible qu’ils perçoivent de telles sommes. Soit ils s’y rendent, et se pose alors la question des sommes qu’ils perçoivent », déclare Philippe Houillon à L’Expansion.com. Selon la Charte Afep-Medef, « chaque élément de la rémunération doit être clairement motivé et correspondre à l’intérêt général de l’entreprise ». Un intérêt général parfois difficile à percevoir. « Les grands patrons ont décidé de s’autoréguler mais à terme, c’est le juge qui risque de déterminer les critères de cet intérêt général. Et il n’est pas sûr que les grands patrons y gagnent », conclut Philippe Houillon.
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