Pierre Gaddoneix PDG EDF sur France Inter (8h20 interview N. Demorand)

Après la grande panne de courant qui a touché l’Europe samedi soir, on a pu entendre en substance comme explication que les procédures avaient fonctionné et que cela aurait pu être pire. C’est paradoxal et pas très rassurant, non ? Ce que je voudrais dire, et qui est tout à fait rassurant, c’est qu’en effet, il y a eu un grave incident dans le réseau de transport en Allemagne, incident qu’il va falloir examiner plus attentivement, mais en apparence, il s’agit d’une déficience des autoroutes de transport d’électricité en Allemagne, notamment entre l’Allemagne du nord-est et l’Allemagne du sud-ouest. Ce grave incident s’est répercuté dans toute l’Europe et s’est traduit en France – c’était samedi vers 22 heures – par une baisse de puissance très importante, ça a touché des millions de consommateurs en Europe, à peu près 5 millions de consommateurs en France. Mais ce que je voudrais souligner, c’est que l’organisation de l’électricité et notamment du groupe EDF en France, entre notre activité de transport, notre filiale qui a pu assurer la maîtrise de la situation en liaison avec ses partenaires européens, notre réseau de distribution, qui a pu gérer les priorités du délestage, pour faire en sorte que ne soit délesté – il y a eu à peu près 20% de délestage, et ça a été fait pour les clients non prioritaires, dont les listes… C’est-à-dire les particuliers ? C’est-à-dire ceux qui ne sont pas les hôpitaux, les services publics de première nécessité, listes qui ont été établies au cours des années précédentes par la distribution en liaison avec les préfets. On a pu surtout, et c’est ça que je voudrais dire et qui est une nouveauté…enfin, qui n’a pas été perçu sur le moment, c’est, qu’en quelques minutes nous avons pu remettre de la puissance sur le réseau, pour rétablir en quelques minutes le courant aux particuliers. Mais vous avez eu chaud ? Pour la quantité…? Répondez-moi, s’il vous plaît, vous avez eu chaud ? « Rassurez-vous, ça aurait pu être pire », cela donne quand même une idée de ce à côté de quoi on est passés ? Nous avons pu avoir un test en vraie grandeur de l’efficacité du système électrique d’EDF. Pouvoir remettre sur le réseau 5.000 mégawatts… 5.000 mégawatts, ça ne vous dit peut-être rien, c’est de l’ordre de grandeur de deux fois et demi la consommation d’électricité de la ville de Paris. Donc, c’est une bonne nouvelle cette panne de courant, nous dites-vous ce matin ? C’est une bonne nouvelle que le système intégré d’EDF, entre la production, le transport, et la distribution a bien fonctionné. Eh bien alors, si tout a bien fonctionné, pourquoi tout a mal fonctionné samedi soir ? Samedi soir, en quelques minutes, la puissance a pu être rétablie, la moitié des consommateurs français – il y a eu 5 millions de personnes concernées – la moitié ont été rétablies en moins de 30 minutes, et à ma connaissance la totalité en moins d’une heure. Donc, j’estime que ceci a permis de tester en vraie grandeur la sécurité et la qualité du système électrique d’EDF. Il y a un rapport de l’Observatoire européen des marchés de l’énergie en date du 12 octobre dernier, qui était longuement commenté à cette date-là dans Le Figaro, il y a donc un petit peu moins d’un mois. Et voilà ce qu’on pouvait lire dans Le Figaro : « Le risque de black-out n’est plus théorique », et ce qui s’est passé samedi est, grosso modo, décrit comme tout à fait prévisible. Des crises en Italie et en Suisse ont sonné, disent Le Figaro et ce rapport, comme des avertissements. Est-ce qu’il y a eu un manque d’anticipation tout de même de la part d’EDF et de ses filiales, P. Gadonneix ? Ce que cet incident nous rappelle, c’est en effet deux choses, deux convictions que j’ai, et qui traduisent d’ailleurs la politique et le projet industriel d’EDF : c’est qu’en effet, il est urgent d’investir massivement en Europe pour augmenter la capacité de production et de transport d’électricité. C’est urgent, et ça doit être des montants très importants. Au niveau européen, dans les 30 ans qui viennent, les estimations sont, ce sont des chiffres qui donnent le tournis, de l’ordre de 1.000 milliards d’euros. Mais cela, tout le monde est d’accord, de la CGT au Figaro, y compris vous. Mais pourquoi ne le faites-vous pas ? La différence, c’est qu’EDF le fait, puisque, depuis deux ans, nous avons mis – on a commencé il y a deux ans – nous avons mis en place un très ambitieux programme d’investissement, massif, grâce d’ailleurs à l’ouverture du capital d’EDF qui nous a donné les moyens et la possibilité financière de financer ces investissements, nous avons annoncé une forte augmentation des capacités de production, 5.000 mégawatts dans les cinq prochaines années, dont la construction qui a démarré de l’usine nucléaire de Flamanville, mais aussi des capacités thermiques pour les deux tiers : un tiers pour le nucléaire, deux tiers, pour… Mais ça, c’est un plan de rattrapage ? C’est un plan qui va permettre à la France, à EDF, d’avoir les moyens de faire face à ses besoins. Et deuxièmement, nous avons annoncé des investissements dans le transport. Notre filiale RTE/EDF-Transport va occasion dire qu’en transport il n’y a pas qu’un problème de moyens financiers, il y a aussi un problème d’acceptation. Nous avons un vrai problème en France, et c’est vrai partout en Europe, et je pense que c’est à l’origine, on verra sans doute, de l’incident qui s’est produit, il y a un problème d’acceptation de la construction des lignes à haute tension. Et sans lignes à haute tension, qui sont les autoroutes de transmission, nous n’assurons pas la sécurité. Le rapport que je citais tout à l’heure indique également que les opérateurs d’électricité sont désormais sur un marché ouvert et concurrentiel, cela, on le savait. La libéralisation du marché, la libéralisation totale c’est pour le 1er janvier 2007, donc dans quelques mois. 1er juillet. « Les opérateurs, dit le rapport, dit le rapport, sont occupés à gagner des parts de marché, ce qui se fait au détriment des investissements d’infrastructures « . Confirmez-vous ce point-là ? Absolument pas, puisque EDF a, au contraire, mis en oeuvre depuis deux ans le plus grand programme d’investissement que nous n’avions pas eu depuis la construction de notre parc nucléaire, et qui est d’ailleurs le résultat et la conséquence de l’augmentation de capital qui nous a donnés les moyens de le financer. Est-ce que la libéralisation de ce marché, il ne faudrait pas un jour en faire le bilan, peut-être à la faveur de cette gigantesque panne ? En tous les cas, il y a des améliorations et à mon sens, je pense qu’il faut une plus forte intégration européenne puisque l’énergie va devenir une préoccupation majeure. Plus de 50 % de l’électricité et de l’énergie consommées en Europe sont importées de l’extérieur et donc je pense qu’il faut renforcer la solidarité européenne. Mais sur la libéralisation ? Dans le cas particulier, sur ce qui vient de se passer, je pense que vous avez pu noter que la France est venue supporter les besoins de l’Allemagne. Il y a eu 5.000 mégawatts qui ont été apportés en soutien à l’Allemagne. Donc la solidarité a joué ; un jour, peut-être que ce sera l’inverse, nous bénéficierons, en France, d’une solidarité des autres. Je pense que plus de solidarité, plus d’Europe sont nécessaires. Et ceci passe, en effet, sans doute, par un certain nombre de mesures qui sont une plus grande harmonisation directe… Mais est-ce que cela ne fonctionnait pas aussi bien avant que ce soit libéralisé ? Je pense qu’on a pris conscience, depuis quelques mois, depuis deux ans, qu’on allait manquer de capacité. C’est cela qui est nouveau et cela n’a rien à voir avec l’ouverture ou non du marché. Il y a besoin d’investir. Et donc, ce qu’il faut, c’est plus d’investissements et plus d’Europe pour bien coordonner les mesures qui sont prises, qu’elles soient dans l’intérêt général et qui permettent un meilleur service au public. Mais je vous repose la question : est-ce que cela ne fonctionnait pas aussi bien avant la libéralisation et quel en est le gain ? Je pense que ce qui est nouveau, c’est qu’il y a un besoin important d’investissements. On a vécu pendant quinze ans avec un sentiment qui était une réalité, qu’il y avait un excédent de capacité. Donc, quand il y avait un excédent de capacité, les tensions du système n’étaient pas mesurables. Aujourd’hui, les tensions sont mesurables, il faut investir et donc, il faut que les règles du jeu soient peut-être adaptées pour être plus efficaces au niveau européen.