Rédacteur en chef de l’Humanité et fidèle suiveur du Tour de France depuis 1989, Jean-Emmanuel Ducoin publie un violent pamphlet contre le cycliste américain Lance Armstrong.
Paraphrasant Alain Badiou, Jean-Emmanuel Ducoin met d’emblée les pieds dans le plat ou plus précisément Armstrong en question, s’interrogeant de quoi le cycliste américain est-il le nom ? l’origine ? le diagnostic ? l’accusation ? le programme ? le produit ? le signe ? Si Armstrong a plus d’un Tour à son palmarès, Ducoin a plus d’une dent sur son grand plateau de pamphlétaire. Car, pour lui, il y a urgence. Urgence à briser la loi du silence qu’imposent Armstrong et ses avocats autour de ce qui semble n’être qu’un secret de polichinelle pour les instances sportives, la presse et le peloton : il y a un Armstrong avant sa maladie et un Armstrong après. Un Armstrong qui finit ses premiers Tours dans les etc. (avant) et un qui écrase les suivants d’une incroyable supériorité (après). Un Armstrong qui « d’un bon coureur (incontestable) » devient « un coureur hors normes (très contestable) ».
La maladie d’Armstrong (cancer des testicules) ayant nécessité un puissant traitement médicamenteux, tel Obélix, Lance serait tombé dans la marmite de potion magique et devenu imbattable. Après son cancer, alors qu’il était donné comme perdu, Armstrong revient non seulement guéri, mais littéralement transformé. C’est un autre homme : perte de poids, développement extraordinaire de sa puissance musculaire, moral en acier trempé. Un mutant qui ne transpire ni ne souffre jamais. Un homme insensible à la fatigue, qui grimpe plus vite que son ombre et bat tous les records contre la montre. L’histoire est belle, encourageante pour les malades, édifiante pour les enfants des écoles. Trop belle pour être vraie en somme.
Jean-Emmanuel Ducoin, qui participera en juillet 2009 à son vingtième Tour de France, reprend point par point toutes les étapes de cette mutation qui, si elle se vérifiait, marquerait une avancée considérable de la science puisque, désormais, non seulement le malade échapperait à la maladie mais renaîtrait au monde plus beau, plus grand, plus fort qu’avant ! C’est, hélas, pas tout à fait le cas. Lazare n’est pas plus sorti du tombeau qu’Armstrong est devenu miraculeusement autre. Les bons docteurs du vélo ont vite pris le relais des cancérologues et, d’EPO en corticoïdes et autres molécules de la gagne, ont « inventé » le nouvel Armstrong. Appuyant son enquête sur les témoignages des anciens équipiers, soigneurs, managers ayant approché le Texan miraculeux, Ducoin donne tous les noms (quasiment toutes les adresses !) de ces bonnes fées du vélo, attaque la forteresse de mensonges qui les protège, dénonce l’omerta et les pratiques mafieuses du monde cycliste. Ce qui ne va pas de soi.
Quand l’Équipe publie une incontestable enquête prouvant qu’Armstrong marchait à l’EPO lors de sa première victoire, ses avocats se chargent aussitôt de plaider la prescription, tandis que notre héros conteste la qualité des laboratoires d’analyse, conchie ceux qui osent confirmer les travaux médicaux alors que le journal (dont la propriétaire est aussi celle du Tour) s’empresse de faire taire ses journalistes pour ne pas gâcher le commerce. Quant à Armstrong, sa réponse à la question du dopage est d’une simplicité biblique : « Tout le monde le fait. » Rideau, circulez, il n’y a rien à voir, rien à dire. Mais, au fond, cette question du dopage n’est pas celle qui travaille le plus Jean-Emmanuel Ducoin. Armstrong se dope, très bien, il n’est pas le premier ni le dernier et, cyniquement, on peut penser qu’il n’est qu’un professionnel se donnant les moyens de bien faire son boulot pour satisfaire son employeur. Avec la même précision documentaire, Jean-Emmanuel Ducoin aurait pu mener ses investigations sur l’athlétisme, le football, le rugby, la natation, le tennis, tous les sports où désormais prime l’idée d’assurer le spectacle pour satisfaire les sponsors. Armstrong n’est qu’un parmi les acteurs de ces « spectacles sportifs » que l’on qualifie encore – à tort – de sport.
Armstrong est un symptôme de la perversion des valeurs sportives, le produit d’une société capitaliste qui ne vit que pour vendre. Avec Armstrong, elle vend de la performance et du produit pharmaceutique comme d’autres vendent des idées, des disques ou de la crème à raser. La critique de cette société du spectacle a déjà été faite et bien faite par Debord. N’y revenons pas. Ce qui compte pour Jean-Emmanuel Ducoin, c’est qu’Armstrong (qui ne court plus qu’une course par an !) « n’a pas écrit une seule ligne de la légende du cyclisme ». Il est « le Néant de la route ». Quand on pense à Anquetil (à la mémoire de qui le livre est dédié), à Coppi, à Merckx, à Hinault, à Fignon, à Bahamontès et à tant d’autres, mille images viennent à l’esprit, mille exploits où le panache, la fantaisie, l’audace et la démesure font, des années après, encore vibrer ceux qui aiment le vélo. Avec Armstrong : rien. Armstrong n’a pas de visage, pas de corps. Il n’est qu’une machine anonyme lancée à toute allure, un homme obscur dont l’obscurité ne masque qu’un misérable petit tas de secrets à jeter aux ordures comme ce sac-poubelle plein de seringues qu’Emma O’Reilly (soigneuse en chef de l’équipe US Postal et masseuse personnelle du Texan de 1998 à 2000) fut chargée de faire disparaître après le tour des Pays-Bas.
Pour Jean-Emmanuel Ducoin, c’est ce « rien » qui tue le cyclisme et qui détruit cette grande fête populaire qu’est le Tour de France. Armstrong est au cyclisme ce que Richard III est au théâtre shakespearien, l’image du mal absolu, du plus méchant, du plus malin, du plus disgracié qui, pour se venger, tue ceux qui lfait roi, les trahit pour assurer sa gloire, élimine tous ses rivaux, les piétine, les méprise autant qu’il méprise le peuple et finira seul au milieu d’un champ de ruines hurlant : « Mon royaume pour un vélo ! » C’est cette figure haïssable qu’interroge Jean-Emmanuel Ducoin, encore et encore. Une figure du mal qui ne finit pas de nous interroger tant elle dépasse la question sportive.
A lire en ligne, le début du livre Lance Armstrong, l’abus ! « Si tu ne fais que vaincre, tu as ton nom dans les statistiques. Si tu convaincs, tu entres dans le livre de l’imaginaire. »
Jacques Anquetil
Lance Armstrong a réenfourché la monture des sacrilèges. Comment ne pas y voir un abus ? Un abus de plus ? Un abus de trop ? Un abus cyclique à tout ce que nous aimons.
D’abord au vélo, à ses drames, à ses exploits qui, par les larmes et la sueur, ont scellé le pacte d’admiration entre les générations.
Ensuite à ce bien précieux longtemps sanctuarisé – le Tour de France – dont le lien si ténu désormais avec son peuple, d’ici ou d’hors-frontières, risque le sectionnement mortel au moindre assaut d’un chef de meute assoiffée par l’odeur du sang.
Il y a deux façons d’écrire l’histoire : une façon froide et impavide ; une façon chaude et prospective. L’une s’attache aux faits et y discerne les marques invétérées des agissements des hommes ; l’autre relève de la croyance et scrute dans les évènements les prémices espérées d’un avenir meilleur. Avec Armstrong, il convient de s’inventer une troisième façon. Les coups de bordure. Les attaques brutales, répétées et ciblées. Le harcèlement. Contre l’arrogance du Texan, toute retenue porte en elle l’échec assuré.
« Bénis soient les fêlés : ils laissent passer la lumière », disait Audiard qui s’y connaissait en bécane. Lance Armstrong est tout le contraire. Opaque et sombre, l’homme a toujours été sans fioriture, assignant à ses victoires un professionnalisme tapageur. Là où d’autres se contentent de la tête et des jambes, lui court avec des médecins, des biologistes, des informaticiens, des stratèges, des spécialistes en tout genre, des statisticiens, des tacticiens, des psychologues, des gardes du corps. Et surtout des avocats. Le septuple vainqueur du Tour est l’incarnation même du dilemme du dopage : tout le monde a compris qu’il se dopait massivement mais, à ce jour, aucune instance sportive n’a réussi à prouver qu’il avait « officiellement » triché. À quelques agissements près du moins. Nous les détaillerons un peu plus loin…
Ainsi donc, faisant fi de tous les soupçons, le miraculé « bionique » avec ses faux yeux d’aigle et sa
mâchoire blindée, qui s’enfilait les cols en apnée sans ouvrir la bouche, dont la peau-plastique ne bronzait pas, qui transpirait si peu qu’il ne luisait qu’après le bain, a repris les routes du cyclisme mondial avec la ferme intention d’en découdre avec les jeunes premiers. Comme si de rien n’était. À 37 ans.
« J’ai décidé de revenir à la compétition en 2009 pour redonner un nouvel élan à la lutte contre le cancer, cette tragédie qui touche chaque année des millions de personnes à travers le monde », déclarait en septembre 2008 le cycliste, lui-même revenu d’un cancer des testicules. Valeureux vibrato. Bons sentiments. Larme à l’œil.
Le cyclisme et le Tour de France pour promotionner sa Fondation ? Pourquoi pas. Mais ce n’est pas nouveau. Depuis de nombreuses années, le village-départ comme tous les lieux stratégiques de la Grande Boucle sont envahis de petits bracelets jaunes, symboles de la Fondation, mis en vente un peu partout. Ne pas le porter sur le Tour vous range définitivement dans la catégorie des salauds, aveugle au sort des malades -intolérable. Le porter fait de vous un dévot de l’ex-boss –insupportable. Choisir son camp relève de l’anecdote ou de sa conscience personnelle. Un conseil : l’acheter sans le porter. Penser aux malades sans glorifier le cycliste…
Bien belle fondation, la Lance Armstrong Foun- dation (LAF), plus communément appelée Livestrong. Association caritative américaine fondée en 1997 par le coureur fraîchement sauvé de la maladie, dont le siège se situe à Austin, ville natale du coureur, cette organisation dont le slogan est « unity is strength, knowledge is power and attitude is everything », a pour but officiel d’« inspirer et de rendre plus fort » les malades souffrant d’un cancer et leur famille afin de faciliter les chances de guérison. Elle fournit des informations et lève des fonds pour financer ses programmes, l’aide aux malades et la recherche dans la lutte contre le cancer. Là encore on voudrait y croire. Ne croire qu’à ce bien-fondé. Oublier le caractère pour le moins ambigu du fonctionnement de cette Fondation – à l’image de tant de ses petites soeurs aux États-Unis… Inutile d’avoir vu Le Parrain III, de Coppola, pour comprendre.
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Entre nous . Le cow-boy radioactif sorti de sa retraite : qui pouvait y songer sérieusement ? S’ennuyait-il sans sa drogue annuelle, sans sa bonne dose d’adrénaline testostéronée pleine de morgue ? Sommeillait-il si mal sans ce maillot jaune irradié d’histoire coincé sous sa couette ? Que veut-il donc prouver encore que chacun ne sache ? Qu’il est le mieux « préparé » ? Qu’il possède un mental à toutes fins (in)utiles ? Que tous ses congénères ne sont que des peintres endimanchés tout juste bons à jouer les faire-valoir ? Que leur âge –donc le sien– n’a rien à voir à l’affaire ? Était-il en manque d’une
petite curée supplémentaire ? Genre violente, avec rage et emportement ? Ça tombe bien.
Menteur, bateleur, voleur et expansionniste : Armstrong n’est qu’un impérialiste de l’après-Reagan.
Le concernant, peut-on encore parler de « représentation » sans penser « spectacle » ? Sans penser qu’il s’agit d’une terrible crise de « la représentation », d’une sévère et durable crise de l’imaginaire cycliste qui ne laisse personne indemne ? La Petite Reine vivait à crédit à court terme. Le voilà déjà épuisé. Après une amélioration certaine en 2008 pour assainir un milieu gangrené par les affaires, alors même que les plus pessimistes commençaient à imaginer une rédemption collective crédible, que les tricheurs semblaient enfin noyés dans la masse des révoltés et que les mailles du filet répressif de la lutte antidopage se resserraient et devenaient presque crédibles, notre réveil, début 2009, fut douloureux.
Fin de songes. Colère du chroniqueur-suiveur épuisé de tenir le registre macabre. Car une mauvaise nouvelle n’arrive jamais seule dans le cyclisme moderne et, le hasard faisant bien mal les choses, il se trouve que le come-back du boss a comme décrispé le troupeau des bannis. Armstrong ne revient donc pas seul. Dans ses bagages, comme à la belle époque du pire, on trouve de tout. Du lourd. Du sale. Du rincé. Disons les grands tricheurs tombés au champ d’honneur des années 2000, dopés avérés ou impliqués sévères, bref ceux qui disputèrent les lauriers au Texan sur les routes du Tour. Les voilà qui hantent de nouveau le peloton : le Kazakh Alexandre Vinokourov, les Américains Floyd Landis et Tyler Hamilton, l’Italien Ivan Basso… Il faut se pincer très fort pour y croire. Longtemps la forêt pourrie cacha les quelques arbres sains. Quelques arbres pourris vont-ils désormais obscurcir une forêt reverdie ?
« Il faut accueillir tous ces coureurs aussi bien que, à l’époque, vous l’aviez fait avec David Millar après sa suspension », clame Lance Armstrong. Le Texan néglige une information. L’Écossais David Millar, qui avait certes trempé dans l’affaire Cofidis (2001), était, lui, passé aux aveux, reconnaissant avoir fait usage d’EPO. Mais Armstrong a réponse à tout : « Est-ce héroïque de sa part de s’être confessé ? Certains disent que oui. » Et il ajoute : « Concernant Landis, il y a des preuves contre lui, mais d’autres en sa faveur. Et surtout, Floyd ne croit pas être coupable, il ne peut donc pas faire des aveux. Il ne va pas le faire juste pour que les gens le lâchent. Est-ce que nous faisons tous des erreurs ? Oui. Notre société doit-elle pardonner ? Oui. »
Amen !
***
Le plus incroyable dans cette histoire, c’est bien la passivité des instances dirigeantes. Pour ne pas dire leur complicité. Comme en témoigne la spectaculaire réconciliation entre les organisateurs du Tour de France et l’Union cycliste internationale (UCI), qui précipita à l’automne dernier l’éviction surprise de Patrice Clerc, ex-directeur d’Amaury Sport Organisation (ASO) et jusqu’alors véritable patron du Tour, pourfendeur numéro 1 des errances de l’UCI pendant des années en matière de lutte antidopage au point que le Tour avait largué les amarres avec les instances internationales en 2008, confiant la gestion des contrôles antidopage à l’Agence française de lutte contre le dopage (AFLD), pour le plus grand bien de l’épreuve : sept coureurs furent déclarés positifs grâce à des protocoles de re cherche à la pointe de la technologie. Lutter contre le sur-naturel et le douteux était alors la mission don- née par la famille Amaury, propriétaire du Tour. Qui a depuis changé ses ordres. Et le plénipotentiaire par la même occasion, visiblement trop peu conciliant avec l’ex-ennemi UCI. Exit Clerc !
Dorénavant, Jean-Étienne Amaury, jeune fils héritier au sang pur, préside aux destinées d’ASO. C’est plus direct pour faire passer le message de Marie-Odile Amaury, patronne du groupe de presse du même nom, propriétaire de L’Équipe et du Pari- sien. Quel message ? Identique pour tout le monde : on rentre dans le rang ! Consigne valable pour les journalistes de L’Équipe, auteur pourtant du scoop accusant Lance Armstrong d’avoir utilisé de l’EPO en 1999. Pédale douce sur la dope dans tout le groupe Amaury ? Le 21 janvier 2009, la Société des journalistes (SDJ) de L’Équipe publiait un communiqué s’inquiétant des « consignes données aux rubriques, au sein du journal » pour « ne plus générer de révélations et se contenter de traiter l’info dopage en réactivité ».Et la SDJ demandait : « Y a-t-il volonté de détourner les yeux du dopage ? »
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