AIMÉ CÉSAIRE QUITTE LE PAYS NATAL
Par Michel BARRIER le vendredi 18 avril 2008, 08:08 - Histoire - Lien permanent
« Nègre je suis, négre je resterai ». Peut-on résumer par une phrase un homme, un écrivain tel que celui-là ?
Figure du mouvement anti-colonial, il a été l’élu de sa Martinique natale pendant plus d’un demi-siècle.
retour sur un discours d’Aimé Césaire prononcé aux États-Unis le 26 février 1987, dans le cadre de la Conférence hémisphérique des peuples noirs de la diaspora."La Négritude, une révolte nécessaire contre le sentiment européen de supériorité"
La Négritude résulte d’une attitude active et offensive de l’esprit.
Elle est sursaut, et sursaut de dignité.
Elle est refus, je veux dire refus de l’oppression.
Elle est combat, c’est-à-dire combat contre l’inégalité.
Elle est aussi révolte. Mais alors, me direz-vous, révolte contre quoi ? Je n’oublie pas que je suis ici dans un congrès culturel, que c’est ici, à Miami, que je choisis de le dire. Je crois que l’on peut dire, d’une manière générale, qu’historiquement la Négritude a été une forme de révolte d’abord contre le système mondial de la culture tel qu’il s’était constitué pendant les derniers siècles et qui se caractérise par un certain nombre de préjugés, de pré-supposés qui aboutissent à une très stricte hiérarchie. Autrement dit, la Négritude a été une révolte contre ce que j’appellerai le réductionnisme européen.
Je veux parler de ce système de pensée ou plutôt de l’instinctive tendance d’une civilisation éminente et prestigieuse à abuser de son prestige même pour faire le vide autour d’elle en ramenant abusivement la notion d’universel, chère à Léopold Sédar Senghor, à ses propres dimensions, autrement dit à penser l’universel à partir de ses seuls postulats et à travers ses catégories propres. On voit et on n’a que trop vu les conséquences que cela entraîne : couper l’homme de lui-même, couper l’homme de ses racines, couper l’homme de l’univers, couper l’homme de l’humain, et l’isoler, en définitive, dans un orgueil suicidaire, sinon dans une forme rationnelle et scientifique de la barbarie.
Mais, me direz-vous, une révolte qui n’est que révolte ne constitue pas autre chose qu’une impasse historique. Si la Négritude n’a pas été une impasse, c’est qu’elle menait autre part. Où nous menait-elle ? Elle nous menait à nous-mêmes. Et, de fait, c’était, après une longue frustration, c’était la saisie par nousmêmes de notre passé et, à travers la poésie, à travers l’imaginaire, à travers le roman, à travers les oeuvres d’art, la fulguration intermittente de notre possible devenir.
Tremblement des concepts, séisme culturel, toutes les métaphores de l’isolement sont ici possibles. Mais l’essentiel est qu’avec elle était commencée une entreprise de réhabilitation de nos valeurs par nous-mêmes, d’approfondissement de notre passé par nous-mêmes, du ré-enracinement de nous-mêmes dans une histoire, dans une géographie et dans une culture, le tout se traduisant non pas par un passéisme archaïsant, mais par une réactivation du passé en vue de son propre dépassement.
Littérature, dira-t-on ?
Spéculation intellectuelle ?
Sans aucun doute. Mais ni la littérature ni la spéculation intellectuelle ne sont innocentes ou inoffensives. Et, de fait, quand je pense aux indépendances africaines des années 1960, quand je pense à cet élan de foi et d’espérance qui a soulevé, à l’époque, tout un continent, c ’ e s t v r a i , j e p e n s e à l a Négritude, car je pense que la Négritude a joué son rôle, et un rôle peut-être capital, puisque cela a été un rôle de ferment ou de catalyseur.
Que c e t t e reconquête de l’Afrique elle-même n’ait pas été facile, que l’exercice de cette indépendancenouvelleait comporté bien des avatars et, parfois, des désillusions, il faudrait une ignorance coupable de l’histoire de l’humanité, de l’histoire de l’émergence des nations en Europe même, en plein XIXe siècle, en Europe et ailleurs, pour ne pas comprendre que l’Afrique, elle aussi, devait inévitablement payer son tribut au moment de la grande mutation.
Mais là n’est pas l’essentiel. L’essentiel est que l’Afrique a tourné la page du colonialisme et qu’en la tournant elle a contribué à inaugurer une ère nouvelle pour l’humanité tout entière.
Extrait du discours sur la Négritude dans « Discours sur le colonialisme ». Éditions Présence africaine.
Commentaires
"L'homme de toutes les révolutions politiques et poétiques", pour le PCF
Pour Marie-George Buffet secrétaire nationale du PCF, Aimé Césaire était "l’homme de toutes les révolutions politiques et poétiques". "Je salue l’ami qui nous quitte. Aimé Césaire restera pour moi un homme qui a regardé tout le siècle passé en face". Elle relate sa rencontre en mai 2006 avec le poète : "nous avons échangé sur les raisons de son départ du PCF en 1956. Je lui ai remis un duplicata de sa lettre à Maurice Thorez dans laquelle il écrivait : "Je crois en avoir assez dit pour faire comprendre que ce n’est ni le marxisme, ni le communisme que je renie, que c’est l’usage que certains font du marxisme et du communisme que je réprouve". "Aimé Césaire marquera pendant longtemps les communistes et tous ceux pour qui émancipation et libération ne sont pas des mots vains", ajoute Marie-George Buffet, précisant qu’une délégation du PCF se rendra à ses obsèques.
vous propose de lire un article publié dans l’Humanité le 28 avril 1948, relatant le discours du "camarade Aimé Césaire", au lendemain de la commémoration du centenaire de l’abolition de l’esclavage.
<< IL Y A CENTE ANS, L’ESCALAVAGE ÉTAIT ABOLI
En Sorbonne, notre camarade Aimé Césaire rend hommage à Victor Schoelcher, libérateur des esclaves.
Hier soir avait lieu à la Sorbonne, la commémoration officielle de l’abolition par le gouvernement de la IIe République, le 27 avril 1848, de l’esclavage dans tous les territoires placés sous la souveraineté française. M. Vincent Auriol, président de la République, honorait de sa présence cette cérémonie. Les présidents des Assemblées, des ministres, des académiciens et de nombreuses personnalités de la politique, des Lettres et des Arts y étaient également présents. Des allocutions furent prononcées par Depreux, ministre de l’Éducation nationale ; M. Monnerville, président du Conseil de la République, Senghor, député socialiste.
La liberté des esclaves, conquête du peuple de France
Notre camarade Aimé Césaire, député de la Martinique, souligna l’immense portée de l’abolition de l’esclavage et montra qu’elle avait été arrachée par la lutte du peuple de France pour la liberté et la justice sociale.
« Aux environs de 1848, déclare Aimé Césaire, pour abolir l’esclavage à un moment précis de l’histoire française, il fallait plus que la vague bonne volonté de quelques uns, il fallait le concours révolutionnaire de la volonté d’un peuple, et l’inflexible lucidité d’une politique. »
Et notre camarade rend en ces termes hommage au peuple de Paris :
« Il végétait dans les greniers ou les caves décrits par Villermé, sans feu, sans viande, souvent sans pain, mais au plus fort de sa misère, il trouva dans ses souffrances mêmes assez de grandeur, assez de générosité pour adresser une pensée d’affectueuse solidarité à d’autres plus opprimés encore que lui : les quelques milliers d’esclaves nègres perdus à des milliers de kilomètres de la France dans des îles minuscules.
« Ce que le peuple avait préparé, Victor Schœlcher le réalisa. Sociologue, économiste, ethnographe et polémiste, Victor Schœlcher fut toute sa vie le défenseur de la dignité humaine. »
Et notre camarade cite cette déclaration de Schœlcher dénonçant l’exploitation dont étaient victimes les esclaves noirs.
« Si, comme le disent les colons, on ne peut cultiver les Antilles qu’avec les esclaves. Il faut renoncer aux Antilles. La raison d’utilité de la servitude pour la conservation des colonies est de la politique de brigand. Une chose criminelle ne doit pas être nécessaire. Périssent les colonies, plutôt qu’un principe. »
Les résistances colonialistes
Aimé Césaire retrace alors les obstacles qui furent dressés par les colonialistes de l’époque devant Victor Schœlcher, pour l’empêcher d’obtenir le décret d’émancipation des esclaves.
« Ce décret, Victor Schœlcher l’arracha. Le mot n’est pas trop fort, en tel nombre furent les opposants attentistes, comme Arago, colonialistes sournois comme Marrast, esclavagistes décidés comme les anciens délégués des colonies, un Picoul, un Reixet, un Froidefond-Desfarges, tous s’entendant à gagner ou perdre du temps. »
Actualité de Schoelcher
Sans doute l’esclavage est-il, aujourd’hui, aboli, mais Aimé Césaire souligne en ces termes l’ « actualité » de Schœlcher :
« Quand on parcourt les campagnes antillaises le cœur se serre aux mêmes endroits où se serrait il y a un siècle le cœur de Victor Schœlcher : les mêmes cases, sombres et branlantes, les mêmes grabats pour les mêmes lassitudes, les mêmes taches de misères et de laideurs dans la splendeur du paysage, les mêmes hommes mal vêtus, les mêmes enfants mal nourris, la même misère chez les uns, la même opulence chez les autres, aussi égoïstes, aussi insolents ; et si, du point de vue politique, le rêve de Victor Schœlcher a été réalisé – la transformation des vieilles colonies en départements – à voir certains évènements récents, qui pourrait affirmer que l’Administration elle-même a désappris certaines méthodes que Schœlcher dénonçait, il y a un siècle ? »
Notre camarade évoque, en conclusion, ce qui fait de l’œuvre de Schœlcher une œuvre immense :
« Antillais, Guyanais, grâce à Victor Schœlcher, se sont précipités dans les écoles, comme ils se sont précipités dans les grandes batailles où se joue le sort de l’homme et du monde. « Et quand ils jettent un regard en arrière, ils ne sont pas tentés d’être ingrats, mais à la lumière même de ce passé, ils apprennent à considérer que la vraie émancipation n’est pas celle qui se décrète, mais celle que l’homme conquiert sur lui-même, qu’elle n’est pas derrière eux mais devant eux, et que c’est à eux qu’il appartient de la préparer en communion avec le peuple de France, dans le sillage lumineux de 1848. »
Une chaleureuse ovation salua le magnifique exposé de notre camarade qui par son éloquence et la profondeur de sa pensée avait nettement dominé cette manifestation. >>